Chaque automne, dans les cabinets de conseil financier comme le nôtre, la même question revient. Le dirigeant de SASregarde son prévisionnel, voit que son entreprise va dégager cent vingt ou cent cinquante mille euros de bénéfice cette année, et il pose la question presque rituellement : comment je me paie cette année - salaire ou dividendes ? Il a souvent déjà sa petite idée. Il a lu un article quelque part, ou son associé lui a dit que les dividendes, c'était « imbattable fiscalement ». Il vient chercher la confirmation.
Et c'est vrai, pris seul, le calcul donne raison aux dividendes. Pour cent quarante-deux euros que la société dépense, le président qui se paie en salaire chargé puis taxé à l'IRne récupère qu'une cinquantaine d'euros dans la poche. Le même président qui laisse le bénéfice dans la société, fait payer l'IS dessus, puis se distribue les dividendes au PFUà trente pour cent, en touche environ quatre-vingts. L'écart est net. Sur une rémunération annuelle de quatre-vingt ou cent mille euros, ça représente vite quinze mille euros par an de différence. De quoi rembourser un emprunt, financer un projet familial, ou simplement vivre un peu plus confortablement.
Mais voilà, et c'est là que notre métier commence vraiment : ce calcul ne raconte qu'une partie de l'histoire. Il regarde la fiscalité instantanée et ignore tout le reste. Or « tout le reste », quand on accompagne un dirigeant sur la durée, c'est précisément ce qui finit par compter le plus.
Ce que le calcul fiscal ignore
Prenons la retraite. Un président de SAS qui ne se verse aucun salaire ne valide aucun trimestre via sa société. C'est mathématique : sans cotisation vieillesse sur un revenu salarié, le compteur reste à zéro. Si vous commencez votre activité à trente-cinq ans et que vous décidez de vivre exclusivement de dividendes pendant vingt-cinq ans, vous arrivez à soixante ans avec cent trimestres en moins dans votre compte retraite. La pension de base calculée sur vos six derniers PASS ne couvrira pas grand-chose. Personne ne pense à cela à trente-cinq ans, et c'est précisément pour cela qu'il faut le dire.
Et puis il y a la maladie. Tomber malade pendant trois mois quand on n'a aucun salaire déclaré, c'est tomber dans une zone où les indemnités journalières du régime obligatoire sont quasi nulles. Vous avez votre patrimoine pour amortir, bien sûr, mais pas de revenu de remplacement. Une prévoyance privée peut compenser, à condition d'avoir un minimum de salaire déclaré pour la souscrire dans de bonnes conditions. Sans cette base, vous payez plus cher pour des garanties moindres.
Le sujet le moins évident, et pourtant l'un des plus concrets dans la vie d'un dirigeant, c'est la banque. Quand vous présentez un dossier de crédit immobilier - pour votre résidence principale, pour un investissement locatif, pour un local d'exploitation -, votre banquier regarde votre salaire avant vos dividendes. Les dividendes peuvent être intégrés à hauteur de cinquante à soixante-dix pour cent seulement, en exigeant trois années régulières, et certains établissements les excluent tout simplement du calcul. Un salaire régulier améliore radicalement la qualité de votre dossier. Nous l'avons vu plusieurs fois chez nos clients : un dirigeant brillant sur le plan fiscal mais incapable d'emprunter quarante mille euros parce que son train de vie en dividendes ne « rentre pas dans les cases » bancaires.
Reste un point plus rare mais réel, qui mérite d'être posé. Un président de SAS qui dirige activement l'entreprise, sort des dividendes confortables chaque année et ne se verse aucun salaire pendant plusieurs exercices s'expose à un risque de requalification URSSAF. L'inspecteur peut considérer que ces dividendes sont en réalité une rémunération déguisée, et redresser sur trois ans en y ajoutant les cotisations sociales et leurs majorations. Le risque reste marginal - nous ne l'avons vu nous-mêmes qu'une fois sur un dossier de proche - mais il existe. Un salaire même modeste suffit à l'écarter complètement.
Le combo que nous voyons fonctionner dans la pratique
Quand on prend tout cela en compte, l'arbitrage le plus défendable consiste à combiner les deux: un salaire de socle social, et des dividendes pour le reste du bénéfice. La question n'est plus « salaire ou dividendes » mais « quel niveau de salaire ».
Le repère que nous proposons à nos clients tourne autour d'un PASS, c'est-à-dire environ quarante-sept mille euros de brut annuel en 2026. Ce niveau permet de valider les quatre trimestres de retraite de l'année, de constituer des droits AGIRC-ARRCOsur la base d'un cadre, de justifier d'un revenu salarié auprès des banques, et de fonder une prévoyance d'entreprise correctement souscrite. Il ne s'agit pas de retrouver le revenu d'un salarié classique. Il s'agit de poser un socle solide, et de laisser les dividendes faire le reste du travail. Pour la plupart des dirigeants qui passent par chez nous, c'est la bonne hauteur.
Au-delà de ce salaire de socle, le reste du bénéfice peut sortir en dividendes au PFU sans état d'âme. Sur cette tranche, la fiscalité du dividende et celle du salaire chargé sont d'ailleurs proches dans le total - ce qui rend l'arbitrage moins crucial qu'il n'y paraît, surtout au-delà du seuil PME de l'IS réduit.
Une variable que beaucoup de dirigeants négligent : la prime de partage de la valeur, ex-prime Macron. Trois mille euros par salarié et par an en quasi-franchise - dirigeant inclus -, ou six mille avec un accord d'intéressement. C'est un levier complémentaire qui s'empile sur les dividendes sans les remplacer. Notre guide complet sur la PPV détaille comment le manier.
Un cas concret
Pour fixer les idées, imaginons une SAS PME éligible à l'IS réduit qui dégage cent cinquante mille euros de bénéfice annuel avant rémunération du président, lequel se trouve dans la tranche marginale à trente pour cent.
Premier scénario, tout sort en salaire chargé. Le brut atteint cent six mille euros, les charges salariales en retirent vingt-trois mille, l'impôt sur le revenu en absorbe encore vingt-quatre mille sept cents, et il reste cinquante-sept mille sept cents dans la poche du dirigeant. Soit trente-huit pour cent du coût pour la société. Confortable au sens où la couverture sociale est maximale, mais effectivement inefficient sur le plan fiscal.
Deuxième scénario, à l'exact opposé : rien en salaire, tout en dividendes. L'IS PME prend d'abord sa part, soit trente-trois mille deux cents euros en cumulant les quinze pour cent sur les premiers quarante-deux mille cinq cents et les vingt-cinq pour cent au-delà. Sur le solde, le PFU à trente pour cent prélève encore trente-cinq mille. Le dirigeant termine avec quatre-vingt-un mille sept cent soixante euros dans la poche - cinquante-quatre pour cent du coût société. Vingt-quatre mille euros de plus que dans le premier cas. Le calcul fiscal donne donc raison à cette voie.
Sauf qu'il y manque les trimestres de retraite, les indemnités journalières, et la solidité du dossier banque. C'est précisément pour cela que nous proposons un troisième scénario à nos clients : un salaire d'un PASS, le reste en dividendes.
Concrètement, sur cette troisième voie, le dirigeant se verse un brut de quarante-sept mille euros, ce qui coûte à la société environ soixante-six mille sept cents avec les charges patronales. Il en ressort vingt-cinq mille six cents nets après cotisations salariales et impôt sur le revenu. Le bénéfice restant - quatre-vingt-trois mille trois cents - subit ensuite l'IS, ce qui en laisse environ soixante-six mille six cents distribuables, puis le PFU, pour finir avec quarante-six mille sept cents nets de dividendes. En cumulant les deux flux, le dirigeant touche soixante-douze mille trois cents dans la poche, soit quarante-huit pour cent du coût société. Et il valide ses quatre trimestres, conserve une couverture prévoyance solide, présente un dossier crédible à son banquier.
L'écart entre le tout-dividendes et le combo intelligent est d'environ neuf mille euros par an dans ce cas. C'est le prix de la sécurité sociale et de la crédibilité bancaire, et pour la quasi-totalité des dirigeants que nous accompagnons, c'est un excellent rapport coût/bénéfice.
Pour faire varier les paramètres sur votre propre situation - votre bénéfice, votre TMI, votre éligibilité PME -, notre simulateur d'optimisation rémunération trace la courbe complète et identifie le point optimal mathématique. À garder en mémoire que cet optimum reste un repère, pas une vérité absolue : il faut ensuite l'ajuster à votre âge, votre patrimoine, votre projet immobilier en cours ou à venir.
Pour conclure
Ce que nous voyons dans la pratique, c'est que la bonne question n'est jamais celle de l'optimum fiscal seul. C'est celle de la cohérence avec votre vie de dirigeant et votre projet patrimonial sur dix ou quinze ans. Un président de trente-deux ans qui démarre son entreprise et qui n'a pas encore de patrimoine n'a pas le même arbitrage qu'un président de cinquante-cinq ans qui prépare sa cession et a besoin de maximiser ses derniers trimestres. Un dirigeant qui prévoit d'acheter une résidence principale dans les trois ans n'a pas le même arbitrage qu'un dirigeant déjà propriétaire qui veut simplement optimiser sa fiscalité courante.
Notre rôle, dans ces conversations, n'est pas de vous dire ce qu'il faut faire - c'est de poser les bonnes questions, chiffrer les options sur votre cas, et vous aider à décider en connaissance. Si vous voulez en discuter, parlons-en. C'est précisément l'exercice que nous menons régulièrement avec les dirigeants que nous accompagnons.
Votre cas est différent ? Échangeons.
Un article reste général. Pour étudier votre situation précise - vos chiffres, vos contraintes, vos objectifs - un échange direct vaut mieux qu'une lecture.